27.02.2007

Pourquoi Second Life n’est pas une déviance ?

Pourquoi Second Life n’est pas une déviance mais un nouveau lieu de socialisation et peut-être une bonne issue à l’individualisme concurrentiel ?

Lorsque nous avons diffusé les résultats de la première étude menée par Repères auprès des résidents de Second Life, de nombreux commentaires ont porté sur un trop grand optimisme, une illusion, une dérive masquée ou encore une stupidité de vue de penser un nouvel avenir avec Second Life. Or, les résidents ne se sont pas trompés sur la portée de Second Life :

Ils ont perçu Second life comme la plus grande communauté jamais créée. Elle continue de progresser de façon exponentielle (il n'y avait que 800 000 résidents au moment de l'étude, il y en a aujourd'hui plus de 3 millions). Est-ce le fait d’une envie massive et planétaire de s’échapper de la réalité ? Est-ce le dévoilement d’une nature humaine qui fonctionne sur le seul principe de plaisir et trouve là le lieu de la jouissance ?

C’est omettre une donnée fondamentale sur l’humain à savoir qu’il est un être social, biologiquement social. Il ne peut exister, se développer, s’équilibrer sans l’autre.
Si l’individualisme est apparu avec la fin des autorités, la perte de la notion d’autorité a éliminé avec elle le lien social, ce lien qui transcende l’individu dans une humanité et qui fait sens au-delà des individualités. Cette perte du lien a engendré un climat de défiance générale et une désorientation. La rencontre est devenue craintive parce qu’il n’existe plus les codes stricts de communication et de comportement qui cadraient et conduisaient la relation. La forme relationnelle d’aujourd’hui paraît alors paradoxale et radicale : la rencontre est intense, dans une sorte d’urgence (enfin je peux étancher ma soif de l’autre), puis la rupture est brutale (il ne faudrait pas que l’autre empiète sur mon espace personnel et identitaire qui est mon seul fondement, référent aujourd’hui). Il y a donc bien un besoin vivace de relation et une recherche de celle-ci mais tout en préservant son individualité. C’est très clairement la nouvelle tentative des communicants en ligne et il ne faut pas y voir un ersatz relationnel mais une nouvelle forme de communication et d’approche tout aussi réelle et authentique, mais qui intègre les nouveaux paramètres : respect et expression de l’individualité la plus personnelle, accès à l’identité multiple de soi et de l’autre au-delà des codes sociaux établis. Certes, il s’exerce une modulation permanente du lien dans un jeu de proximité-distance à volonté. C’est un jeu bien connu chez l’enfant, il ne doit cependant pas être pris ici comme une seule immaturité de l’individu lui-même mais comme une réalité relationnelle à redéfinir et dans laquelle mieux se situer.
Second life peut en ce sens être considérée comme une vitrine vivante d’une nouvelle socialisation en cours, sans structure pyramidale, avec un nouveau type de lien, une nouvelle présence à soi et à l'autre . Affaire passionnante à suivre…

Les résidents ont ensuite présenté Second Life comme une progression de l’humanité. Là encore la formule semble provocatrice mais à y regarder de près il y a bien une évolution qui s’annonce.

Vouloir opposer le réel et le virtuel est une erreur et Second Life le démontre. Le virtuel fait partie du réel, le virtuel n’est qu’une technologie parmi tant d’autres qui ont accompagné le développement de l’humain et de la société. Etant donné la passerelle avec des éléments de la Real Life (monnaie, communication), Second Life n’est pas un système fermé comme dans un jeu classique mais bien une extension du réel avec de nouveaux potentiels : on peut considérer Second Life comme le nouveau web en 3D, plus humanisé, plus créatif et participatif. Second Life fait partie de ces technologies qui ont déclenché ou soutenu les bonds dans le tissu social humain. Second Life très clairement permet et accompagne une nouvelle configuration individualité-société : exploration et expression de soi, expérimentation et dépassement de soi, échanges horizontaux sans hiérarchies et communication sans frontières, fin des cloisonnements, des statuts figés et des binaires privé/public, supérieur/inférieur mais expression des multiples, micro-économies, création et co-création. Non seulement Second Life offre un nouveau cadre, un nouveau contenant mais révèle à quel point cela engendre des métamorphoses en terme de contenu et d'organisation entre individus. Le mouvement est déjà en marche en Real Life avec le Web 2.0, et n’ira qu’en s’amplifiant puisqu'il vient résoudre la nouvelle équation qu'a engendrée l'individualisme ou l'hyperindividualisme.

ouvrages intéressants :

Serge TISSERON, sylvain MISSONNIER, Michael STORA, 2006, L'enfant au risque du virtuel, Dunod
Thierry MAILLET, 2006, Génération Participation, MM2 Editions
Gilles LIPOVETSKY,2006, Le bonheur paradoxal, Gallimard
François de SINGLY, 2005, L'individualisme est un humanisme, éditions de l'aube
André LEROI-GOURHAN, 1964, Le geste et la parole, Albin Michel Sciences

12.11.2006

Après le carnet de comportement, le QI

TF1 est venu nous interviewer, Moi et mon confrère Antoine SPATH (également membre du conseil d'administration du SPEL) au sujet de la montée en puissance du QI, ou plus exactement de l'augmentation de la demande de calcul du QI. Il y a une pétition qui circule à se sujet, initiée par des psychologues et pédopsychiatres.
Je n'insisterai jamais assez sur la dangerosité de toutes ces approches qui visent à réduire l'individu en le cadrant dans un chiffre ou dans un carnet de comportement (voir pétition "non au zero de conduite") . Au nom de la prévention ou de la connaissance pour un meilleur suivi et une meilleure orientation, on met en place des mesures (dans le double sens de loi et de calcul) de l'individu. Et on systématise la démarche. Notre carte d'identité se complète et se fige ainsi, jusque dans ce qu'il y a pourtant de plus plastique et évolutif dans notre humanité : notre psychisme pour parler de notre inconscient ou notre cerveau si on veut rester plus cognitif (voir certains ouvrages dont les titres parlent d'eux-mêmes : "Quand les neurosciences démontrent la psychanalyse" de Gérard Pommier, "A chacun son cerveau. Plasticité et inconscient" de François Ansermet).
Comme j'ai déjà pu le mentionner en réaction au livre noir de la psychanalyse (voir quand la liberté fait loi), ces procédures hygiénistes sécuritaires se présentent comme les solutions trouvées face à une décohésion sociale, issue de l'éclatement des valeurs, du rejet de l'autorité, de l'apogée de l'individualisme. Mais ce ne sont pas des solutions pour reconstruire ou contenir le tissu social. Ce sont des solutions pour contenir l'angoisse. L'angoisse face à une trop grande liberté qu'on ne sait pas gérer, l'angoisse face à l'autre qui viendrait m'anéantir si je n'arrive pas à le contrôler.
On retombe dans cette haine de l'autre, dès qu'il a 36 mois, et donc de soi. Au lieu de mettre à profit notre savoir et nos progrès nous les exploitons contre nous-mêmes, arrivant à ce paradoxe insupportable : les outils de la psychologie se développent pour mieux nous nier.
Je compte vivement sur nous, acteurs de la blogosphère, pour inverser le processus.

20.10.2006

Quand la liberté fait loi

La remise en cause de la psychanalyse (CF le « livre noir de la psychanalyse») se déroule dans le cadre d’un double courant sociétal massif et dangereux :

D’un côté, on assiste à un phénomène que l’on pourrait nommer celui de la terre promise ou de la terre "mère". C’est un phénomène où s’effacent les dimensions de l'espace et du temps, où tout serait donné, gratuit, dans l'immédiateté, où tout tend vers l'horizontalité, sans hiérarchie, sans limites, sans interdit et a priori sans loi. Ce phénomène s'exprime magistralement via internet : on accède à la terre entière, tout de suite, tout le temps, il n'y a plus d'espace qui sépare. Sa gratuité vertigineuse efface elle aussi le temps, le temps de l'attente, de l'effort, de l’espoir pour obtenir quelque chose. Du même coup, s’efface la frustration, la castration puisqu'on accède à tout.
Ce phénomène se retrouve tout autant dans les réactions de la population face au politique : aucune perte, aucun effort, aucun différé ne sont tolérés. Il faut des réponses, toutes positives et immédiates. les sondages sont tous là pour sanctionner de facto les actes et les projets.
L’utopie de la mondialisation là encore se passe de l’autorité politique avec la croyance d’une auto-régulation, d’une égalité qui s’imposera d’elle-même.
Le passé a été jeté parce que jugé trop autoritaire et dépassé. Mais le futur n’est pas davantage concevable parce que déjà trop loin pour prendre même le temps de le penser, de le construire. On se retrouve donc dans un seul présent, dans un fusionnel, « profusionnel » d'une mère idéale, fantasmée et ...sans père à l'horizon .

La psychanalyse, à l’inverse, vient introduire le temps, le temps du désir, le temps de l'effort qui a son coût et donc sa valeur. Elle vient introduire l'espace, l’espace qui sépare et qui est la clé de l'affranchissement pour la pleine accession à l'être-sujet. Alors forcément, la psychanalyse semble décalée dans notre époque. Forcément, la distance ou hauteur de vue qu'elle impose devient insupportable aujourd'hui . Forcément, son langage devient obscur pour celui qui ne veut pas chercher à comprendre. Forcément, la figure paternelle du fondateur ne peut être que malmené.

Mais d’un autre côté, ce nouveau paradis qui se veut déculpabilisant, déresponsabilisant jusque dans la moindre difficulté de vivre, insidieusement engendre un phénomène sécuritaire d’une violence encore non mesurée avec l’apparition d’un nouveau corps.
Auparavant nous étions confrontés à notre corps "humain", à cette nature humaine qui nous rend malades, laids, faibles, vieillissants et pour finir mortels, (sans parler des pulsions qui nous dominent et à notre insu, horreur!). Aujourd’hui, apparaît un autre corps, un corps "médical". Mais qui sans doute est encore plus monstrueux que le précédent. Et déjà le cinéma s’empare de ce monstre-là dans une science fiction qui n’est plus si fictive : on est étudié, sondé de fond en comble, réparable quasi à la perfection et peut-être bientôt à l’infini. Les médecins eux-mêmes sont pris dans cette exigence de la perfection, du zéro faute. C’est bien leur part "humaine" jusque dans leur savoir clinique qui est remise en cause. Ils sont bardés de questionnaires et de compagnies d’assurance.

Il en va de même pour notre qualité de sujet : celui-ci fait désordre parce qu’il est dans l’imperfection, lui aussi dans la faute, dans l’impossible. Des experts se réunissent pour diagnostiquer le moindre comportement jugé difficile et surtout perturbateur et ceci, dès l'âge de 36 mois. Alors bien sûr, au nom de la prévention, la démarche devient radicale. Un remède à toute gêne s’impose.

Alors que la psychanalyse fait de cet impossible l’essence même de la cure, y reconnaît l’espace de liberté, d’individualité irréductible et salutaire pour le sujet, les nouvelles thérapies qui n’ont pour but que de faire céder le symptôme répondent bien mieux à la volonté, et bientôt au devoir, de réussite, de perfection, ou tout simplement de normalité. Ici le sujet, la parole, le symbolique et le désir sont simultanément et instantanément niés. Ce que le symptôme représente dans l’économie psychique n’est plus pris en compte au risque de voir refleurir à la place de ce symptôme nécessaire et parlant, d’autres manifestations plus latentes et aussi handicapantes. Ici on n'élabore surtout pas, on est là encore dans le fantasme de la mère qui pourvoie, on espère même un remboursement par notre bonne sécurité sociale.

Ce qui agit sous cette approche active, rapide et a priori généreuse c'est la mère ou surmoi archaïque, celle qui étouffe, qui empêche d'advenir librement au risque, sinon, de terribles représailles. Mais dans ce premier temps d'illusion on le préfère à toute figure paternelle qui introduit le tiers, la distance et en ce sens libère tout en responsabilisant.

Ce qui s’opère finalement c’est un changement d’autorité qui porte le nom si séduisant de sécurité. Parce que la liberté est un exercice trop difficile et en définitive inquiétant, on assiste sans crier gare au mouvement réactionnaire que l’on pouvait pourtant prévoir.

Notre réponse à ce « livre sombre de notre époque » veut signaler que le « meurtre du père » qui semble se dérouler en toute impunité et très bonne conscience cache un courant hygiéniste qui doit tous nous préoccuper.

15.10.2006

Pour introduire la réflexion

Force est de constater que notre société connaît une mutation aujourd’hui profonde. Sans doute conjointement imputable à la mort du divin, à l’économie d’hyperconsommation et à l’universalisation du savoir, cette mutation vient toucher des dimensions aussi fondamentales et structurantes que le temps, l’espace et L’Autre. Avec pour point nodal une grande absence, celle du père et de sa loi.
Autant de dimensions avec lesquelles nous travaillons, constitutives de notre cadre et notre dynamique. Avec ce remaniement ce sont les notions de transfert, de limites, voire plus théoriquement la place de l'Œdipe, la frontière entre normal et pathologique, le fonctionnement psychique même qui sont questionnés.
On assiste par exemple à une sorte de régression vers un stade pré-oedipien mais il n’est pas garanti qu’ un retour du père advienne.
Aussi, en cette période transitoire ou définitive, faut-il s’interroger sur notre pratique : son cadre, la demande et notre position d’autorité « supposée savoir », non seulement pour mener à bien le travail psychothérapeutique, mais pour pouvoir le mener tout court.